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C’est Manneken-Pis qu’on assassine ! C’est un fait : les fritkots bruxellois ont la vie dure. Heureusement, la résistance s’organise.
Pour nombre de Bruxellois, les frites ont le goût du bonheur. On n’est pas loin du chromo des années 60. Celui où papa, maman et le reste de la famille se pourléchaient les babines.
Cinquante ans plus tard, pas mal d’huile a coulé sous les ponts. Côté cote de popularité, les frites font toujours mouche. Pas de souci, elles incarnent toujours un de ces petits riens de la vie qui plaît. Entre nostalgie des jours de fête en famille et gastronomie populaire, l’engouement est bien là même si la concurrence pour capter les appétits fait rage : il existe 5000 friteries sur le territoire, dont 3 500 en Flandre. En revanche, de l’autre côté du miroir, celui des frituristes, le tableau n’est pas toujours idyllique.
Situation pas brillante
C’est particulièrement vrai pour les représentants de la version ambulante du secteur – on entend par là des adresses qui sont disséminées sur la voie publique par opposition aux snacks logés à la façon de commerces classiques. Incarnant pourtant une spécificité et un pan du patrimoine gourmand bruxellois, les fritkots ne sont pas aimés de tous. La politique des autorités communales en la matière consiste à ancrer ces dernières dans le béton, comme c’est le cas pour la Maison Antoine place Jourdan, la Friterie du Miroir à Jette ou Charles à Stockel. Si on les compte sur les doigts de deux mains à Bruxelles, la situation n’est guère plus brillante ailleurs. A l’échelle du pays, seule la Wallonie semble aujourd’hui ne pas tirer sur l’ambulance. Au nord, la guerre fait rage. Les communes d’Eeklo et de Termonde ont clairement annoncé leur envie d’en finir avec ce type d’établissements. Une chasse aux sorcières qui interpelle.
Grave accusation
Que leur reproche-t-on exactement ? Quand on fait le tour de la question, les réponses inquiètent. C’est un peu l’éternel conflit entre les sédentaires “nés quelque part” et les nomades qui se rejoue là. Le côté précaire ne plaît pas à tout le monde, les fritkots semblent échapper – même si ce n’est que symbolique – à la pesanteur du système. Sans oublier qu’on a vite fait de leur opposer un délit de sale gueule. Comme on peut le lire sur la baraque à frites de la Barrière de Saint-Gilles : “Certains estiment qu’elles portent préjudice à l’harmonie des rues et à la beauté des monuments historiques.” L’acte d’accusation est grave car il faut rappeler ici que les frites représentent le dernier repas authentiquement démocratique. On peut manger pour moins de 2 euros ! Pour des communes avides de gentryfication, cette “soupe” populaire serait-elle devenue indigne des places et des squares ?
Le cas de la friture de Flagey
Le cas de la friterie de la place Flagey est plus qu’emblématique. Pour ceux qui n’auraient pas suivi le feuilleton, on rappellera que l’adresse qui a été reprise il y a 10 ans s’était vue menacée d’expulsion au mois de novembre. Une décision qui avait laissé un goût amer dans la bouche du propriétaire, Thierry Van Geyt. On comprend : travaillant bien, l’homme et sa friterie faisaient partie des meubles de la place Flagey. Dans le contexte de la fin des travaux, la commune avait jugé bon de l’expulser et, pire, d’attribuer un nouvel emplacement par adjudication. Alors que l’on en était resté à l’épisode de cette épée de Damoclès suspendue, les choses viennent de bouger tout récemment. Thierry Van Geyt explique : “Après m’avoir proposé un emplacement sans intérêt commercialement parlant et après avoir refusé de me laisser m’installer sur la nouvelle place Sainte-Croix, la commune m’a attribué un emplacement le long des étangs, côté avenue des Eperons d’Or, face au Café Belga. C’est une bonne nouvelle. Malheureusement, il s’agit d’une mesure temporaire. Dans 6 mois, ce sera retour à la case départ. Alors ?”. L’affaire est exemplative de la toute-puissance de la commune sur ce genre de commerce. Et pour cause, s’ils paient leur emplacement, les frituristes restent sans statut, ni titre. Dès lors, la précarité est totale. Il suffit qu’une baraque à frites déplaise à un ou plusieurs élus locaux et son sort en est jeté. Quelques victimes figurent déjà sur la liste des immolés sur l’autel du prince et de son bon vouloir : “Chez Jean” au carrefour de la Chasse ou la baraque à frites qui se trouvait autrefois sur la place Sainte-Catherine.
Trilogie chocolat-bière-frites
Or, comme le disait Nikos, frituriste à Saint-Gilles, “On n’enlève pas Manneken-Pis, donc on ne supprime pas les fritkots !”. La remarque est pleine de bon sens, il y a là quelque chose comme un patrimoine affectif qu’il serait triste de sacrifier sous le prétexte d’un esthétisme suspect. Il y a dans le fritkot une dimension sociale dont il faut tenir compte. Bernard Lefèvre, président de l’Union nationale des Frituristes (Unafri), le résume : “Les Belges ont une relation sentimentale positive avec les fritkots. On est du côté d’une trilogie sacrée, avec le chocolat et la bière. Comme souvent dans notre pays, on n’y prête pas trop attention, estimant que si une baraque ferme, une autre ne se trouve pas loin. C’est une erreur de raisonner de la sorte, avec chaque baraque qui ferme, c’est un peu de notre identité belge qui disparaît”. Fritnews
Clémentine aux States Les gourmands les plus observateurs se demandent peut-être où est passé Clémentine, la propriétaire de la très bonne friterie éponyme de la place Saint Job à Uccle. Cette dernière a exporté son art sous d’autres latitudes. C’est à la Nouvelle-Orléans que Clémentine tient désormais un fritkot. On se demande comment sont reçues ces frites authentiquement belges dans un pays où les “french fries” sont indissociablement liées aux fast-foods ? Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’il s’agit là d’une de nos meilleures ambassadrices en la matière. Clémentine Desmet n’est rien d’autre que la fille d’Antoine Desmet, le fondateur de la Maison Antoine, place Jourdan. La bintje ne pousse jamais loin du champ.
Sonnant et trébuchant S’ils sont précaires, les baux payés par les frituristes aux communes ont parfois de quoi surprendre. Ainsi, la friterie de la place Flagey paie un loyer de 1 555 euros par mois. Le tout pour une surface de 8 mètres carrés de trottoirs. Soit près de 195 euros le mètre carré, ce qui est plus cher que certains bureaux… En sachant qu’un paquet de frites se vend à 1,70 euro, il y a intérêt à ne pas rater de clients !
Tirez pas sur l’ambulance Antoine qui est la friterie la plus célèbre de Bruxelles a démarré ses activités en 1948. Si on a eu l’occasion de dire à quel point on regrettait l’aspect trop ancré du lieu, il n’en était pas de même aux débuts de l’aventure. A l’origine, le fondateur, Antoine Desmet, s’était installé dans une ambulance de l’armée qu’il avait récupérée. Ce qui était un vrai défi pour un homme qui était forain – il avait un manège de chevaux de bois – à la base. Par la suite, la baraque prendra diverses formes – placées sous le signe de la précarité – avant qu’elle ne se coule dans le béton après un incendie survenu il y a plus ou moins 10 ans.
Joel Barish
Fritkots, la sélection
Les baraques à frites bruxelloises méritaient bien leur top 10. Dix adresses rigoureusement testées où l’on porte à bout de bras un patrimoine en voie de disparition.
Le meilleur « puriste » : La Friterie du Bourdon Ici, la frite est un sujet avec lequel on ne plaisante pas. Cela fait 27 ans que monsieur Delain a les mains dans l’huile. La rigueur est totale : approvisionnement auprès d’un fermier bien précis, frites de 13 millimètres, botte secrète au moment de la précuisson… pas de doutes, on est chez un orfèvre. En toute logique, cet artisan a été sacré « Chevalier de l’Ordre national du Cornet d’Or » en 2007, sans rire.
Qualité des frites : 9/10 Accueil : 9/10 Authenticité : 8/10 Prix : paquet à partir de 2 euros Ouvert, du mardi au samedi, de 12h à 14h30 et de 18h à 00h ; le dimanche, de 12h à 22h.
Le meilleur «place de village » : Chez Clémentine (Place Saint Job) Chez Clémentine possède un emplacement magnifique. Derrière la baraque, traînent quelques chaises en plastique sur lesquelles il fait bon grignoter au soleil. On retient l’accueil de Fouad, l’un des trois membres d’un personnel qui assure des horaires pas toujours évident. Côté frites, elles affichent un joli croquant que l’on conseille de rehausser avec la sauce tartare maison.
Qualité des frites : 8/10 Accueil : 8/10 Authenticité : 8/10 Prix : paquet à partir de 1,85 euros Ouvert tous les jours, de 11h30 à 01h, le vendredi et le samedi, de 11h30 à 06h.
Le meilleur « maquisard » : La Friterie de la Barrière de Saint-Gilles Absolument mythique sur le parcours des noctambules, la Friterie de la Barrière de Saint-Gilles est entrée en résistance. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les différents textes qui ont été apposé à même la baraque : des articles en forme d’ode vibrante à ce patrimoine inestimable que constituent les fritkots. On aime les vrais cornets – et pas des raviers – et le sourire de Nikos. On aime aussi la situation très surréaliste de la baraque qui tourne le dos à la rue tout en protégeant le trottoir de son auvent.
Qualité des frites : 7/10 Accueil : 8/10 Authenticité : 8/10 Prix : paquet à partir de 1,60 euros Ouvert tous les jours, de 11h à 06h : vendredi et samedi, de 11h à 07h.
Le meilleur « avec le sourire » : La Friterie de la place de La Chapelle Les puristes bouderont peut-être cet emplacement qui propose également des pittas. N’empêche, la gentillesse de Bekim compense allègrement cet écart à la sacro-sainte orthodoxie. Les mêmes puristes pointeront la présence des raviers en plastique… Cela dit, les frites sont d’une bonne qualité et les infrastructures sont impeccables. Avec 30 ans de présence à cet endroit, ce fritkot fait partie des meubles bruxellois.
Qualité des frites : 7/10 Accueil : 9/10 Authenticité : 7/10 Prix : paquet à partir de 1,60 euros Ouvert tous les jours de 11h à 22h ; le dimanche de 11h à 20h.
Le meilleur « chef d’œuvre en péril » : La Friterie de la place Flagey Cette friterie est particulièrement emblématique du combat mené en faveur des fritkots. Son aspect rudimentaire très bricolo en fait l’adresse porte-parole de la cause. Menacée par un quartier en voie de gentryfication, il est crucial qu’elle ne disparaisse pas. On aime aussi le fait que derrière les bonnes portions généreuses, on ne trouve qu’un duo de marchands – et pas toute une équipe comme c’est souvent le cas.
Qualité des frites : 8,5/10 Accueil : 8/10 Authenticité : 10/10 Prix : paquet à partir de 1,70 euros Ouvert du mardi au dimanche, de 11h30 à 00h.
Le meilleur « je vous parle d’un temps… » : Chez Léon (Gare d’Etterbeek) Installée depuis 1954, cette baraque à frites est assez unique. Taguée de tous côtés, elle affiche un petit côté contre-culture. A l’intérieur, Anna, une vraie Bruxelloise qui regrette « le temps où les friteries vendaient encore des caricoles ». Logées dans de bons cornets en papier, les frites sont un vrai délice. C’est l’adresse fétiche est nostalgiques du Bruxelles qui bruxelle.
Qualité des frites : 8/10 Accueil : 9/10 Authenticité : 10/10 Prix : paquet à partir de 1,80 euros Ouvert du lundi au vendredi, de 11h à 14h et de 17h à 23h30.
Le meilleur « mythique » : La Maison Antoine (place Jourdan) 60 ans d’existence pour la référence ultime en matière de frites bruxelloises. Même Mick Jagger est venu s’y régaler. L’adresse a aussi eu les honneurs du New York Times. N’empêche, il y en a certains pour regretter une adresse qui a perdu un peu de son âme en se coulant dans le béton et le marbre. C’est vrai qu’on n’est plus du véritable esprit de fritkot… Sans compter la clientèle composée en grand nombre de touristes et de fonctionnaires de l’Union européenne.
Qualité des frites : 8/10 Accueil : 8/10 Authenticité : 7/10 Prix : paquet à partir de 1,90 euros Ouvert de 11h30 à 01h ; le vendredi et le samedi, de 11h30 à 02h.
Le meilleur « high tech » : La Friterie du Miroir (place Reine Astrid) Si les frites sont heureusement correctes, la Friterie du Miroir a vendu son âme au diable : l’esprit des débuts est loin. Difficile de s’enthousiasmer devant ce bloc de béton aux allures de paquebot. Il y a en plus quelques détails qui passent mal : un pan du bâtiment est consacré à des petites annonces immobilières et le menu des réjouissances est affiché sur écran plasma. Tout fout le camp…
Qualité des frites : 7/10 Accueil : 7/10 Authenticité : 5/10 Prix : paquet à partir de 1,60 euros Ouvert de 11h30 à 01h ; le vendredi et le samedi, de 11h30 à 02h.
Le meilleur « zinneke » : Chez le Grec (boulevard Maurice Herbette) Adresse pas assez connue, Chez le Grec vaut le détour pour la qualité de ses frites et son accueil super sympa. Ici également, un enracinement définitif est prévu : quelques mois encore et Chez le Grec prendra place sur un emplacement fixe qui se situera square des Vétérans Coloniaux. Espérons que cette sédentarisation n’écorne pas l’âme de ce très bon fritkot.
Qualité des frites : 8/10 Accueil : 9/10 Authenticité : 8/10 Prix : paquet à partir de 1,75 euros Ouvert du lundi au samedi, de 11h30 à 22h.
Le meilleur « de père en fille » : Friterie Charles (place Dumon) La friterie Charles est une institution depuis près de 50 ans qui s’est transmise de père en fille. Pas grand-chose à redire du côté de la pomme de terre en bâtonnets qui se paie ici une troisième cuisson expresse pour un croustillant très convaincant. Cerise sur le gâteau, l’adresse met le bon vieux cornet à l’honneur. Même scénario : Charles a abandonné le côté baraque nomade pour de vrais murs de brique. Donc, là aussi, regrets éternels.
Qualité des frites : 8/10 Accueil : 7/10 Authenticité : 7/10 Prix : paquet à partir de 1,50 euros Ouvert de 11h30 à 15h30 et de 17h à 22h30, fermé le dimanche midi.
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