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Le miel de Bruxelles, c'est du béton !
Sur les hauteurs de la ville, très précisément sur le toit du Centre administratif, place De Brouckère, des ruchers urbains sont installés, pleins de vie…(Ph. Apis Bruoc Sella)


Depuis quelque temps, apiculteurs, scientifiques et grand public conscientisé assistent, impuissants, à la disparition inexpliquée de quasi la moitié des ruchers campagnards. Paradoxalement, les abeilles trouvent refuge en ville. Elles y produisent des miels “toutes fleurs” d’excellente qualité. Ainsi, Bruxelles compte quelque 600 ruches “urbaines”. Jusqu’au toit du Centre administratif, place De Brouckère !

Expérience plutôt insolite : l’association Apis Bruoc Sella, fondée par le boss d’une PME comptable-fiscaliste versé dans l’apiculture, a installé trois ruchers “urbains”… sur le toit du Centre administratif de Bruxelles-Ville, avec le blanc-seing des autorités ! Profitant de l’été, les 800 fonctionnaires de la tour jouxtant l’ex-gratte-ciel Phillips ont appris à vivre en bon voisinage avec plus d’une demi-centaine de milliers d’abeille au quotidien. Comme ailleurs, elles font métier de transporter le pollen, donnant naissance à graines, semences et fruits. Trois quarts des plantes à fleurs sont fécondées de la sorte, dont 80 % de nos plantes nourricières.
Ces insectes ont appris à trouver leur pitance dans la moindre bande fleurie bordant les boulevards du centre, “au Jardin Botanique ou encore au Parc Royal, distant de moins d’un km à vol d’oiseau”, indique Marc Wollast, fils du “Cousteau scientifique”, l’un des éminents fondateurs de l’océanographie mondiale.

Précieuses ouvrières

Ce Bruxellois a fondé et dirigé pendant 22 ans Ex-Co, bureau de comptabilité, de fiscalité et de gestion orientée PME-ONG. “J’estime que l’écologie appartient à tout le monde et que s’il s’agit effectivement de penser global, il faut surtout agir local. Approchant la cinquantaine, j’ai donc suivi des cours d’apiculture pour fonder Apis Bruoc Sella. Il faut conscientiser les plus jeunes au rôle capital des butineuses pour notre futur alimentaire.”
Comme d’autres auparavant, l’installation sur le toit administratif voisinant place De Brouckère et quartier de la Monnaie procède d’une tendance récente, en réponse à un phénomène inquiétant datant d’une décennie et demie.
Quasi dans toutes les campagnes et grandes zones de cultures (tournesol, maïs,…) d’Europe – mais le phénomène est quasi mondial –, les populations des ruchers sont en effet victimes du ‘syndrome d’effondrement des colonies’. On y perd ainsi entre 35 et 45 % du cheptel hyménoptère, par une mortalité inexpliquée.
Les rôles néfastes de polluants – pesticides, produits phytosanitaires, insecticides systémiques mais aussi certains parasites comme champignons ou virus – sont pointés du doigt. Sans preuves définitives.

Un tiers de l’alimentation mondiale !

Curieusement, cette tendance fonctionne à l’inverse dans les villes à… pollution moindre. Précieux bio-indicateurs de sa présence, les butineuses y meurent moins. Or, sauvages ou domestiquées, les abeilles comme leurs cousins bourdons, diptères, papillons garantissent la pollinisation des plantes à fleurs. Depuis des millénaires, leur travail permet aux fruits et légumes de germer et de pousser.
Représentant un tiers de l’alimentation mondiale, ces aliments mais aussi le miel ou du lait – les vaches broutent des prairies remplies de fleurs et graminées – gagnent au final nos assiettes, nos verres. Beaucoup plaident donc la multiplication de ruchers privés et également publics, partout. Les écoles Aurore (Jette), Messidor (Uccle) et quelques entreprises comme Caméléon (Woluwe) ont anticipé le mouvement : les butineuses y quittent les ruches pour féconder fleurs des bacs et potagers urbains, végétaux d’intérieurs d’îlots, vergers et réserves à fruits en lisière de capitale.

Alerte

En ville, les abeilles produisent plutôt des miels ‘toutes fleurs’. Plus généralement, lorsqu’on analyse leur origine en Belgique, on s’aperçoit que ces insectes butineurs ont jeté leur dévolu sur plus de 200 espèces florales pour fabriquer du ‘miel-béton’, de ville. Contre près du quart seulement côté campagne. Bruxelles, singulièrement, a la cote : la capitale de l’Europe affiche plus de 700 espèces végétales différentes ! Entre asphalte et béton, les refuges urbains enregistrent une production de “miel béton jusqu’à deux ou trois fois supérieures” à certaines portions de campagnes.
Pourtant, les nuages noirs s’amoncellent. Une récente étude anglo-néerlandaise a dénombré les espèces d’abeilles sauvages définitivement perdues lors du dernier quart de siècle. Les chercheurs estiment que la moitié des 369 espèces recensées a disparu; ou alors le processus est en cours. “L’humain doit donc prendre conscience qu’il est surtout en train de perdre en biodiversité. Les premières études épidémiologiques ne seront disponibles qu’en 2012. Une chose est sûre et certaine : la disparition des abeilles est la conjonction de causes multifactorielles.”


Davantage qu’un hobby
Alors que la France dénombre “300 pros full-time et quelques milliers de semi-professionnels, la Belgique francophone n’a pas d’apiculture professionnelle, si l’on excepte une personne dans la région d’Arlon et une demi-dizaine de gens en vivant à temps partiel”, remarque Marc Wollast. Au sein d’Apis, le Boisfortois vient de recruter le jeune anderlechtois Hubert Gorgemans. “La plupart des gamins en ville n’ont plus aucun contact avec la nature”, avance ce dernier, éducateur en ZEP bruxelloise déçu du monde enseignant. “Les crises naissent en partie de l’ignorance. Donc j’ai rejoint Apis pour éduquer, plus que jamais.”



Dégoûté de l’enseignement, l’éducateur Hubert Gorgemans vient de rejoindre Apis pour conscientiser essentiellement les petits Bruxellois au rôle stratégique des abeilles, en ville comme ailleurs.



Chaque jour, les abeilles urbaines s’en vont polliniser bacs fleuris, bandes vertes et parcs aux alentours.



Chaque semaine, Marc Wollast et Hubert Gorgemans assurent la “maintenance” des ruchers du Centre administratif bruxellois.



Les milliers de miels différents sont fonction de la végétation proche. Le miel de ville ou “béton” est dit “toutes fleurs”.


Faire du lien
En Région de Bruxelles-Capitale, la sensibilisation à l’environnement dispose d’environ 1 million €/an. L’asbl Apis Bruoc Sella a comme cœur de métier de “faire du lien” mais ne fait pourtant pas partie des bénéficiaires. D’autres lui font confiance, comme la ville de Lyon; “en recherche d’activités de conscientisation innovantes”, la troisième métropole de France vient de lui commander une fiche “projet abeilles en ville” calquée sur l’expérience de Sentier des Abeilles au Jardin botanique Jean Massart (Auderghem). Installé dans une ex-propriété de l’Ulb, entre Forêt de Soignes et fin de l’autoroute des Ardennes, ce parcours découverte du monde des abeilles vise avant tout l’éducation du grand public.


(Photos: Ph. G.)